Jours futurs

À Ernest Benjamin.

LE POÈTE.

En quel temps vivons – nous, mon pauvre philosophe?

LE PHILOSOPHE.

Dans un siècle d’argent qui bientôt doit finir.

LE POÈTE.

D’une tranquille mort, sans bruit ni catastrophe?
Que vois-tu sous le ciel du prochain avenir?

LE PHILOSOPHE.

Toujours la fin d’un siècle est prise entre deux portes,
Comme aux vannes d’écluse, où les flots arrivants
Qui pressent le barrage où dorment les eaux mortes,
Vont se perdre en tumulte au cours des flots suivants.

Et le torrent des eaux, qu’il soit fleuve ou rivière,
Au sortir de son bief s’éclaire en peu d’instants,
Mais quand un siècle meurt en passant la barrière,
Pour apaiser son trouble il exige du temps :

Il roule en tourbillons dans l’écume ensablée.

LE POÈTE.

Tu fais chanter d’accord la rime et la raison
Dans ce miroir vivant d’une époque troublée.
Mais que vois-tu surgir aux bords de l’horizon?

LE PHILOSOPHE.

Dans le bruit des marteaux et les vapeurs d’usines.
Un ciel ferrugineux, tantôt noir, tantôt gris,
L’homme le plus robuste esclave des machines
Et procréant des fils pâles et rabougris.

LE POÈTE.

On parle de science et de foi… Que t’en semble,
Calme esprit de grand vol planant sur les hauteurs?

LE PHILOSOPHE.

La science et la foi n’ont rien à voir ensemble…
Vieux thèmes démodés pour phrases de rhéteurs.

Chaque chose a ses lois… laissons à l’industrie,
Avec son fil à plomb, la règle et le compas.

LE POÈTE.

Moi, rebelle aux rigueurs de la géométrie,
Je crois aux vérités qu’on ne démontre pas.

LE PHILOSOPHE.

Tu fais bien… Sois heureux de croire à quelque chose.

LE POÈTE.

Veillant sur le berceau d’un bel enfant qui dort,
La mère, en souriant à sa fillette rose,
Ne voit qu’un ciel d’azur semé d’étoiles d’or.

Couvant d’un œil ravi la chère tête blonde,
Sans oublier les vieux parents qu’elle a perdus,
Qui sont allés cueillir les fleurs d’un autre monde,
Elle espère qu’un jour ils lui seront rendus.

LE PHILOSOPHE.

La croyance des uns semble irriter les autres :
Sur un globe de terre où l’on dure si peu,
Du néant de la tombe ils se font les apôtres ;
Ils vivront sans foyer, sans patrie et sans Dieu.

LE POÈTE.

Moi, d’un souffle brutal je n’éteins pas un rêve.
Malgré les faux savants et tous les beaux esprits,
Le sauvage adorant le soleil qui se lève
En devine plus qu’eux sans avoir rien appris.


Verset Jours futurs - André Lemoyne