À Alfred de Vigny

Autour de vous, Ami, s’amoncelle l’orage :
La jalousie éteinte a rallumé sa rage,
Et, vous voyant tenter la scène et l’envahir,
Ils se sont à l’envi remis à vous haïr.
Honneur à vous! De peur qu’un éclatant spectacle
De l’art régénéré n’achève le miracle
Et ne montre en son plein l’astre puissant et doux.
On veut s’interposer entre la foule et vous.
On veut vous confiner dans ces régions hautes
D’où vous êtes venu ; dont les célestes hôtes
Vous appelaient leur frère en vous disant adieu ;
Où, loin des yeux humains, dans la splendeur de Dieu,
Votre gloire mystique et couverte d’un voile,
Apparaissant, la nuit, comme une blanche étoile,
Ne luisait que pour ceux qui veillent en priant,
Et s’évanouissait dans l’aube à l’Orient.
Aujourd’hui, des hauteurs de la sphère sacrée,
À terre descendu, vous faites votre entrée ;
On sème donc, Ami, les pièges sous vos pas ;
Mais tenez bon, marchez et ne trébuchez pas!

Il faut porter au bout l’ingratitude humaine ;
Ce n’est plus comme au temps où votre chaste peine,
Délicieux encens, montait avec vos pleurs,
Quand Dieu vous consolait, quand vous viviez ailleurs.
Ô que la vie alors vous était plus facile!
Repoussé d’ici bas, vous aviez votre asile
Et vous n’en sortiez plus. Quand votre amour doua
De beautés à plaisir l’ineffable Eloa,
On jonchait le sentier de cailloux et de verre,
Mais ses beaux pieds flottants ne touchaient point la terre.
Qu’importait à Moïse, admis au Sinaï,
Contemplant Jéhovah, d’être un moment trahi
Par Aaron, oublié par le peuple? Et quand l’onde
Vengeresse noya d’un déluge le monde,
La colombe, choisie entre tous les oiseaux,
Messagère qu’un Juste envoyait sur les eaux,
Ne rencontrant partout que flot vaste et qu’abîme,
Au défaut des hauts monts, du cèdre à verte cime,
Au défaut des palmiers des bords de Siloé,
N’avait-elle pas l’arche et le doigt de Noé?
Ainsi vous, Chantre élu. – Mais aujourd’hui tout change ;
La triste humanité monte à votre front d’ange ;
Afin de mieux remplir le message divin,
Vous avez dépouillé l’aile du Séraphin,
Et, laissant pour un temps le paradis des âmes,
Vous abordez la vie et le monde et les drames.
C’est bien ; là sont des maux, mille dégoûts obscurs,
Mille embûches sans nom en des antres impurs ;
Là, des plaisirs trompeurs et mortels au génie ;
Là, le combat douteux et longue l’agonie,
Mais aussi le triomphe immense, universel,
Et tout un peuple ému qui voit s’ouvrir le Ciel,
Et le Poète saint, puisant au Jourdain même,
De poésie et d’art verse à tous le baptême,
Et partage à la foule, affamée à ses pieds,
Des pains, comme autrefois nombreux, multipliés.

Ô ne désertez pas cette belle espérance ;
Sans vous laisser dompter, souffrez votre souffrance ;
Les pieds meurtris, noyé d’une sueur de sang,
Gagnez votre couronne, et toujours gravissant,
Surmontez les langueurs dont votre âme est saisie ;
Méritez qu’on vous dise Apôtre en poésie.

D’ailleurs, n’avez-vous pas, vous qui venez d’en haut,
Pour raffermir à temps votre cœur en défaut,
De longs ressouvenirs de vos premiers mystères,
Des élévations dans vos nuits solitaires,
De merveilleux parfums, sublimes, éthérés,
Dont vous rafraîchissez vos esprits altérés.

Ainsi l’Ange d’amour, qui veille au purgatoire
Près des âmes en deuil, et leur redit l’histoire
D’Isaac, de Joseph, de Jésus le Sauveur,
Pour hâter leur sortie à force de ferveur,
Si cet Ange clément, consolateur des âmes,
Et pour elles vivant dans l’exil et les flammes,
Sent parfois dans son sein entrer l’âpre chaleur
Et ses divines chairs mollir à la douleur,
Il se recueille, il prie ; au même instant, son aile
Scintillante a reçu la rosée éternelle.

Et puis, un jour… – bientôt – tous ces maux finiront ;
Vous rentrerez au ciel, une couronne au front,
Et vous me trouverez, moi, sur votre passage,
Sur le seuil, à genoux, pèlerin sans message ;
Car c’est assez pour moi de mon âme à porter,
Et, faible, j’ai besoin de ne pas m’écarter.
Vous me trouverez donc, en larmes, en prière,
Adorant du dehors l’éclat du sanctuaire,
Et, pour tâcher de voir, épiant le moment
Où chaque hôte divin remonte au firmament.
Et si, vers ce temps-là, mon heure est révolue ;
Si le signe certain marque ma face élue,
Devant moi roulera la porte aux gonds dorés,
Vous me prendrez la main, et vous m’introduirez.

Novembre 1839.


Verset À Alfred de Vigny - Charles-Augustin Sainte-Beuve