La statue de neige

Fable XIII, Livre III.

L’autre hiver, des badauds attroupés dans ma rue
S’extasiaient devant une statue :
C’était la reine de Paphos,
Chef-d’œuvre qu’un artiste échappé du collège
Avait tiré… – D’un marbre de Paros?
Non, lecteur ; mais d’un tas de neige.
Le ciseau de Chaudet n’aurait pas excité
Plus d’admiration dans la foule ébahie.
 » – Voilà ce qui s’appelle une œuvre de génie,
 » Un morceau vraiment fait pour la postérité!
 » Que cette tête est noble et belle!
 » Disaient, en soufflant dans leurs doigts,
 » Trois amateurs transis ; l’antiquité, je crois,
 » N’a rien à mettre en parallèle.
 » – Rien! dit un antiquaire indigné du propos ;
 » Rien! puis-je entendre un tel blasphème?
 » Rien! ne craignez-vous point de passer pour des sots?
 » – Des sots! nous, monsieur? Sot vous-même,
Si vous n’admirez pas ces formes, ces contours,
 » Cette pose à la fois sublime et naturelle,
 » Ce sourire où l’on voit se jouer les Amours :
 » Non, la Vénus de Praxitèle
 » N’est qu’un bloc en comparaison.
 » – Qu’un bloc!  » dit l’érudit étouffant de colère,
Comme s’il n’avait pas raison,
 » J’espère aux ignorants démontrer le contraire ;
 » Je ne veux rien qu’un mois.  » Et s’échappant soudain,
Il grimpe à son taudis, s’enferme, prend la plume,
Compulse maint et maint volume,
Cite maint Grec et maint Romain ;
Se fatigue la tête, et plus encor la main.
Que d’encre prodiguée, et que d’encre perdue!
Non qu’au jour dit l’erreur n’eût été confondue,
Et le goût rétabli dans son honneur vengé ;
Mais, tandis qu’il grimpait, le temps avait changé,
Et la Vénus était fondue.


Verset La statue de neige - Antoine-Vincent Arnault