Causerie au bal

À Madame ***.

Et je vous ai revue, et d’espérance avide
J’ai rougi ; près de vous un fauteuil était vide ;
Et votre œil sans courroux sur moi s’est reposé,
Et je me suis assis, et nous avons causé :
 » – Que le bal est brillant, et qu’une beauté blonde,
Nonchalamment bercée au tournant d’une ronde,
Me plaît! sa tête penche ; elle traîne ses pas.
– Vous, madame, ce soir, vous ne dansez donc pas?
– Oui, j’aime qu’en valsant une tête s’incline ;
J’aime sur un cou blanc la rouge cornaline,
Des boutons d’oranger dans des cheveux tout noirs,
Les airs napolitains qu’on danse ici, les soirs ;
Surtout j’aime ces deux dernières barcaroles ;
Hier on me les chantait, et j’en sais les paroles.
– Qu’un enfant de quatre ans, n’est-ce pas? dans un bal
Est charmant, quand, tout fier, et d’un pas inégal
Il suit une beauté qui par la main le guide,
Et qui le baise après, rayonnant et timide.
– Au milieu de ce bruit, comme votre enfant dort,
Madame! ses cheveux sont, au soir, d’un blond d’or.
Il sourit ; en rêvant, lui passe une chimère ;
Il entr’ouvre un œil bleu : c’est bien l’œil de sa mère.  »
– Et mille autres propos. Mais qu’avez-vous déjà?
J’ai cru revoir l’air froid qui souvent m’affligea.
Avons-nous donc fait mal? d’une voix qui soupire
Ai-je effrayé ce cœur, ou d’un trop long sourire?
Ai-je parlé trop bas? ai-je d’un pied mutin
Agacé sous la robe un soulier de satin?
Saisi trop vivement un éventail qui glisse?
Serré la main qui fuit, au bord de la pelisse?
Ai-je dit un seul mot de regrets et d’amours
Mais qu’au moins nous causions et longtemps et toujours!


Verset Causerie au bal - Charles-Augustin Sainte-Beuve