Bon voyage

Ainsi, déjà lassées
De mon toit familier,
Ô mes douces pensées,
Vous quittez, insensées.
L’asile hospitalier?

Ainsi, graines légères,
Vous désirez partir,
Et, folles passagères,
Aux rives étrangères,
Fuir avec le zéphyr?

Mes filles, bonne chance!
Et là-bas, puissiez-vous,
Dans ce monde où s’élance
Déjà votre espérance,
Ne pas manquer l’époux!

Sur ce lointain rivage
Que le ciel vous soit doux!
Mes filles, bon voyage!
Mais il serait plus sage
De demeurer chez nous.

Graines moins dégourdies
Courent moins de danger ;
Craignez, mes étourdies,
Les critiques hardies
Et l’œil de l’étranger.

L’étranger n’est point père,
Et, juge indifférent,
Où celui-ci tempère,
Ménage, excuse, espère,
Lui, voit juste et dit franc.

Le père, âme charmée,
Voit rose aussi le brun,
Croit le feu sans fumée,
Il te trouve embaumée,
Ô graine sans parfum.

Ce qu’on voit à la ronde
Aux filles arriver,
Que l’on présente au monde,
Comment, ô graine blonde,
Pourras-tu l’esquiver?

–  » Sous l’aigrette mobile
Son front pur est d’argent ;
Une âme de sibylle
Vit dans ce corps débile!  »
Dit le père indulgent.

–  » Non, l’aigrette inutile
Pare un front indigent :
Pas d’âme, esprit futile,
Fond nul, langue subtile!  »
Dit le juge exigeant.

Pareilles destinées
Vous menacent au port.
Par l’espoir dominées,
Voulez-vous, obstinées,
Toujours tenter le sort?

N’êtes-vous point troublées?
Non? Vous voulez partir?
Adieu, chansons ailées,
Mes graines envolées,
Je vous livre au zéphyr.


Verset Bon voyage - Henri-Frédéric Amiel