La fille de l’hôtesse

 » Du vin! Nous sommes trois ; du vin, allons, du vin!
Hôtesse! nous voulons chanter jusqu’au matin.
As-tu toujours ta vigne et ta fille jolie?
L’amour, le vin, voilà les seuls biens de la vie.

– Entrez, seigneurs, entrez…. le vent est froid, la nuit.
Ma vigne donne un vin qui brûle et réjouit ;
Le soleil a mûri les raisins qu’elle porte,
Mon vin est clair et bon : buvez!… Ma fille est morte!

– Morte? – Depuis un jour. – Morte, la belle enfant!
Laisse-nous la revoir. Plus de vin, plus de chant!
Que ta lampe un instant éclaire son visage ;
Chapeau bas, nous dirons la prière d’usage. « 

Et les passants criaient :  » Du vin, allons, du vin!
Hôtesse! nous voulons chanter jusqu’au matin.
As-tu toujours ta vigne et ta fille jolie?
L’amour, le vin, voilà les seuls biens de la vie. « 

Le premier voyageur s’inclina près du lit,
Écartant les rideaux, à demi-voix il dit :
 » Belle enfant, maintenant glacée, inanimée,
Pourquoi mourir si tôt? Moi, je t’aurais aimée! « 

Et l’on disait en bas :  » Du vin, allons, du vin!
Hôtesse! nous voulons chanter jusqu’au matin.
As-tu toujours ta vigne et ta fille jolie?
L’amour, le vin, voilà les seuls biens de la vie. « 

Le second voyageur s’inclina près du lit,
Et fermant les rideaux, à demi-voix il dit :
 » Moi, je t’aimais, enfant ; j’aurais été fidèle
Adieu donc pour toujours, à toi qui fus si belle! « 

Et l’on disait en bas :  » Du vin, allons, du vin!
Hôtesse! nous voulons chanter jusqu’au matin.
As-tu toujours ta vigne et ta fille jolie?
L’amour, le vin, voilà les seuls biens de la vie. « 

Le dernier voyageur s’inclina près du lit ;
Baisant ce front de marbre, à demi-voix il dit :
 » Je t’aimais et je t’aime, enfant si tôt enfuie!
Je n’aimerai que toi jusqu’au soir de ma vie. « 

Et l’on disait en bas :  » Du vin, allons, du vin!
Hôtesse! nous voulons chanter jusqu’au matin.
As-tu toujours ta vigne et ta fille jolie?
L’amour, le vin, voilà les seuls biens de la vie. « 

Et la mère à genoux disait, mais sans pleurer :
 » Un cœur pur en ces lieux ne pouvait demeurer ;
Un bon ange veillait sur ma fille innocente…
Elle pleurait ici, dans le ciel elle chante! « 

Et l’on disait en bas :  » Du vin, allons, du vin!
Hôtesse! nous voulons chanter jusqu’au matin.
As-tu toujours ta vigne et ta fille jolie?
L’amour, le vin, voilà les seuls biens de la vie.

– Entrez, seigneurs, entrez! le vent est froid, la nuit.
Ma vigne donne un vin qui brûle et réjouit ;
Le soleil a mûri les raisins qu’elle porte,
Mon vin est clair et bon ; buvez!… Ma fille est morte!


Verset La fille de l’hôtesse - Sophie d'Arbouville