Le château-fort

À quoi pensent ces flots, qui baisent sans murmure
Les flancs de ce rocher luisant comme une armure?
Quoi donc! n’ont-ils pas vu dans leur propre miroir,
Que ce roc, dont le pied déchire leurs entrailles,
A sur sa tête un fort, ceint de blanches murailles,
Roulé comme un turban autour de son front noir?

Que font-ils? à qui donc gardent-ils leur colère?
Allons! acharne-toi sur ce cap séculaire,
Ô mer! Trêve un moment aux pauvres matelots!
Ronge, ronge ce roc! qu’il chancelle, qu’il penche,
Et tombe enfin, avec sa forteresse blanche,
La tête la première, enfoncé dans les flots!

Dis, combien te faut-il de temps, ô mer fidèle,
Pour jeter bas ce roc avec sa citadelle?
Un jour? un an? un siècle?… Au nid du criminel
Précipite toujours ton eau jaune de sable!
Que t’importe le temps, ô mer intarissable?
Un siècle est comme un flot dans ton gouffre éternel.

Engloutis cet écueil! que ta vague l’efface
Et sur son front perdu toujours passe et repasse!
Que l’algue aux verts cheveux dégrade ses contours!
Que, sur son flanc couché, dans ton lit sombre il dorme!
Qu’on n’y distingue plus sa forteresse informe!
Que chaque flot emporte une pierre à ses tours!

Afin que rien n’en reste au monde, et qu’on respire
De ne plus voir la tour d’Ali, pacha d’Epire ;
Et qu’un jour, côtoyant les bords qu’Ali souilla,
Si le marin de Cos dans la mer ténébreuse
Voit un grand tourbillon dont le centre se creuse,
Aux passagers muets il dise : C’était là!

Le 26 novembre 1828.


Verset Le château-fort - Victor Hugo