La petite glaneuse

Sois bien sage, dors, petit frère ;
A la vitre baisse le jour ;
Sans pleurer, attends mon retour
Dans ta couchette solitaire.
Partons ; lui, du moins, n’a pas faim ;
La moisson, bien sûr, fut superbe ;
Cherchons les miettes de la gerbe ;
Chaque épi fait un peu de pain.

La nuit arrive et je suis seule!
La mère en rentrant va gronder ;
Pauvre, elle défend de l’aider
A mettre du grain sous la meule.
Si de blé mon tablier plein,
Pouvait faire oublier mon âge!…
Allons, allons! vite à l’ouvrage!
Chaque épi fait un peu de pain.

A vous glaner, moi la dernière,
Épis, épis, me fuyez-vous?
Vous serez bien venus chez nous,
Car chez nous il n’est plus de père.
D’étoiles au ciel quel essaim!
Ah! que n’êtes-vous en tel nombre!
Le ciel serait ce champ dans l’ombre!
Chaque épi fait un peu de pain.

Des oiseaux que dans la verdure
J’entends chanter l’hymne du soir,
Nul ne connaît le désespoir,
Tous ont trouvé nid et pâture ;
Dans les champs, comme eux, brin à brin,
Seigneur, je becquète ma vie ;
Ouvre pour tous ta main amie!
Chaque épi fait un peu de pain.

Quel bonheur! moi, petite fille,
Chez nous, mains pleines, revenir!
J’entends la mère me bénir ;
Dans le four la flamme pétille.
Tout mon cœur chante dans mon sein,
A sa joie il ne peut suffire ;
Chaque épi me vaut un sourire ;
Chaque épi fait un peu de pain!


Verset La petite glaneuse - Henri-Frédéric Amiel