Sauts périlleux

C’était un saltimbanque leste!
Sa vie était un carnaval ;
Son costume d’un bleu céleste
Scintillait d’astres en métal.

Il avait le poing sur la hanche.
Sa Colombine, verte et blanche,
L’admirait d’un air orgueilleux ;
Mais sa paupière était baissée,
Et l’on eût dit qu’une pensée
Germait en larmes dans ses yeux!

Jamais, dans les plus grandes fêtes,
Bouffon ne s’éleva si haut ;
Il faisait se dresser les têtes
Vers le ciel, à son moindre saut!

Sur sa joue amaigrie et blême,
Sous son rire blafard qu’on aime,
Sauvage, perçait la douleur ;
Il contenait dans sa poitrine
Toute une tristesse divine :
Il souffrait, lui, le bateleur!

Allons! le spectateur trépigne!
Allons! gai pantin, en avant!
Et si tu veux manger, sois digne
De ton voisin le chien savant!

Ah! si l’on connaissait les causes!
Si l’on pouvait de toutes choses
Voir le fond à travers la nuit!
Savons-nous où plane ton âme?
Sur ces tremplins où l’on t’acclame,
Savons-nous ce qui t’a conduit?

Bah! qu’importe à la multitude?
Fais-la rire, même en pleurant ;
Dans une grotesque attitude,
C’est drôle un visage navrant!

Il vient, il bondit, il s’enlève!
Sa douleur, à lui, n’est qu’un rêve!
Plus que jamais leste et hardi,
Du haut de sa corde tendue
Feignant une chute éperdue,
Le saltimbanque est applaudi!

Comme il roule à travers l’espace!
Comme il est gracieux et fort!…
Mais tout à coup la corde casse,
Et l’on relève un homme mort.

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Verset Sauts périlleux - Jean Aicard