La prière pour tous

Ora pro nobis!

I.

Ma fille, va prier! – Vois, la nuit est venue.
Une planète d’or là-bas perce la nue ;
La brume des coteaux fait trembler le contour ;
À peine un char lointain glisse dans l’ombre… Écoute!
Tout rentre et se repose ; et l’arbre de la route
Secoue au vent du soir la poussière du jour!

Le crépuscule, ouvrant la nuit qui les recèle,
Fait jaillir chaque étoile en ardente étincelle ;
L’occident amincit sa frange de carmin ;
La nuit de l’eau dans l’ombre argente la surface ;
Sillons, sentiers, buissons, tout se mêle et s’efface ;
Le passant inquiet doute de son chemin.

Le jour est pour le mal, la fatigue et la haine.
Prions, voici la nuit! la nuit grave et sereine!
Le vieux pâtre, le vent aux brèches de la tour,
Les étangs, les troupeaux avec leur voix cassée,
Tout souffre et tout se plaint. La nature lassée
A besoin de sommeil, de prière et d’amour!

C’est l’heure où les enfants parlent avec les anges.
Tandis que nous courons à nos plaisirs étranges,
Tous les petits enfants, les yeux levés au ciel,
Mains jointes et pieds nus, à genoux sur la pierre,
Disant à la même heure une même prière,
Demandent pour nous grâce au père universel!

Et puis ils dormiront. – Alors, épars dans l’ombre,
Les rêves d’or, essaim tumultueux, sans nombre,
Qui naît aux derniers bruits du jour à son déclin,
Voyant de loin leur souffle et leurs boucles vermeilles,
Comme volent aux fleurs de joyeuses abeilles,
Viendront s’abattre en foule à leurs rideaux de lin!

Ô sommeil du berceau! prière de l’enfance!
Voix qui toujours caresse et qui jamais n’offense!
Douce religion, qui s’égaye et qui rit!
Prélude du concert de la nuit solennelle!
Ainsi que l’oiseau met sa tête sous son aile,
L’enfant dans la prière endort son jeune esprit!

Juin 1830.

Verset La prière pour tous