C’était en juin, j’étais à Bruxelles

C’était en juin, j’étais à Bruxelles ; on me dit :
Savez-vous ce que fait maintenant ce bandit?
Et l’on me raconta le meurtre juridique,
Charlet assassiné sur la place publique,
Cirasse, Cuisinier, tous ces infortunés
Que cet homme au supplice a lui-même traînés
Et qu’il a de ses mains liés sur la bascule.
Ô Sauveur, ô héros, vainqueur de crépuscule, César!
Dieu fait sortir de terre les moissons,
La vigne, l’eau courante abreuvant les buissons,
Les fruits vermeils, la rose où l’abeille butine,
Les chênes, les lauriers, et toi, la guillotine.

Prince qu’aucun de ceux qui lui donnent leurs voix
Ne voudrait rencontrer le soir au coin d’un bois!

J’avais le front brûlant ; je sortis par la ville.
Tout m’y parut plein d’ombre et de guerre civile ;
Les passants me semblaient des spectres effarés
Je m’enfuis dans les champs paisibles et dorés ;
Ô contre-coups du crime au fond de l’âme humaine!
La nature ne put me calmer. L’air, la plaine,
Les fleurs, tout m’irritait ; je frémissais devant
Ce monde où je sentais ce scélérat vivant.
Sans pouvoir m’apaiser je fis plus d’une lieue.
Le soir triste monta sous la coupole bleue.
Linceul frissonnant, l’ombre autour de moi s’accrut ;
Tout à coup la nuit vint, et la lune apparut
Sanglante, et dans les cieux, de deuil enveloppée,
Je regardai rouler cette tête coupée.

Jersey, le 20 mai 1853.

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Verset C’était en juin, j’étais à Bruxelles - Victor Hugo