La promenade

Oh! ne me conduis plus dans ces fêtes frivoles
Où les rêves du cœur ne sauraient se fixer ;
Où de la vanité les brillantes idoles
Obtiennent des succès qu’un jour doit effacer :
Dis-moi, pourquoi veux-tu qua ce monde j’étale
Les rêves de bonheur que je forme en secret,
Désirs mystérieux d’une âme virginale
Que de son souffle impur soudain il flétrirait?

Je sais lui dérober les sentiments qu’il raille ;
Et légère et folâtre au milieu des plaisirs,
Quand de gloire et d’amour mon cœur ému tressaille.
Je feins, pour l’abuser, de frivoles désirs :
Et lui, ne levant pas le voile qui me cache.
A mon air dédaigneux, à mes regards railleurs.
N’a jamais soupçonné l’âme ardente et sans tache
Qui pleure, et sympathise à toutes les douleurs.

Mais qu’au sein de ce monde un cri sincère échappe,
Qu’un cœur triste et souffrant appelle un cœur ami ;
Comme l’écho répond à l’accent qui le frappe,
Mon âme entend la voix qui près d’elle a gémi :
Ainsi je t’ai compris ; et, me sentant aimée,
J’ai fui ces faux plaisirs pour n’être plus qu’à toi ;
La solitude plait à mon âme charmée,
Et le monde aujourd’hui n’est qu’un désert pour moi…

Le voile de la nuit dans les cieux se déploie ;
Viens! fuyons ces clameurs dont les airs sont frappés
Le cœur n’éprouve ici qu’une factice joie :
Viens! allons nous asseoir sur ces rocs escarpés ;
Je guiderai tes pas ; vois-tu ces champs superbes
Où la vigne a formé de verdoyants sillons?
Vois-tu ces moissonneurs folâtrant sur les gerbes,
Et dont les cris joyeux animent nos vallons?

Le jour a disparu derrière la colline ;
Contemple à l’horizon ces flots d’or et d’azur ;
Ils succèdent aux feux du soleil qui décline :
Vois, comme tout est beau! Comme le ciel est pur!
Vois, la nuit qui s’étend n’a pas de sombres voiles ;
Tel qu’un phare brillant entouré de flambeaux,
Il plane sur ces monts, l’astre ami des tombeaux!
Escorté de milliers d’étoiles!

Mon cœur est pénétré d’un doux ravissement.
Avançons à pas lents ; que ton bras me soutienne ;
L’amour est doux ici ; mets ta main dans la mienne,
Parle-moi du bonheur qu’on éprouve en aimant :
Entends-tu des forêts le bruissement sonore?
Le chêne retentit sous les ailes du vent,
Et des cloches du soir le son se mêle encore
A la voix du torrent…

De ces rochers déserts nos pieds foulent la cime ;
Arrêtons-nous ici sur ces débris sans nom :
Dis-moi, ne sens-tu pas une extase sublime
Quand tu peux d’un regard embrasser l’horizon!
Vois comme l’Océan vient mourir sur la plage ;
De rapides vaisseaux fendent ses flots amers :
Oh! je voudrais, fuyant vers un lointain rivage,
Contempler avec toi l’immensité des mers!

Vois ces globes de feu scintiller dans la nue ;
Vois ces monts nébuleux que la neige a couverts ;
Leur sommet dans les cieux se cache à notre vue,
Et le fleuve mugit dans leurs flancs entr’ouverts :
Vois ce lac transparent qu’un vieux château domine,
Et cette tour gothique où tintait le beffroi ;
L’oiseau des nuits planant sur ces murs en ruine
Fait entendre son cri d’effroi.

Aux regards de l’amour que la nature est belle!
Ces chaumières, ces bois font palpiter mon cœur :
Ici, seule avec toi… chaque objet me révèle
Un asile pour le bonheur.

Regarde, sous nos pieds la cité se déroule ;
De ses plaisirs bruyants, non, tu n’es plus jaloux ;
Parmi ses habitants qui se pressent en foule
Est-il un seul mortel plus fortuné que nous?

Partage ce bonheur que mon âme préfère :
Ne cherche plus des biens qui ne font qu’éblouir ;
Dans un monde pervers, dis-moi, qu’irais-tu faire?
On t’apprendrait à me trahir.


Verset La promenade - Louise Colet